Voix de Fukushima Vol.10 Rev. Akira SATO

Une perte ambiguë.

À travers cette catastrophe, j’ai appris quelques mots que je ne connaissais pas, l’un d’eux est la “disparité entre les personnes ». Il suffit que vous soyez du côté-ci de la rocade pour ne pas subir de dégâts, si vous êtes de l’autre cote, alors tout est détruit. Pourquoi cette différence. Quelle est cette disparité? Il y a un jeu au Japon qui explique bien ça, c’est le jeu des ciseaux, le Kyojo kakusa, un jeu de pur hasard selon que le ciseau soit ouvert ou ferme. A cause du tremblement de terre, beaucoup de voitures ont été emportées, ce qui explique le boom des ventes de voitures maintenant.

D’autre part, dans la zone sinistrée où nous vivons, la réalité est que notre ville natale a été confinée et nous nous sommes retrouvés sans défense, dans un état de délabrement total. Je me suis demandé pourquoi cette disparité. Dans cette région, des arbres ont percé le sol et poussent à l’intérieur des maisons, des sangliers et des voleurs sont entrés par effraction dans les maisons. La réalité est que vous devez porter des vêtements de protection et obtenir un permis pour entrer dans votre propre maison chaque fois que vous voulez rentrer chez vous. Même notre église, qui était neuve, est couverte de crottes de rats à l’intérieur du bâtiment. Dans une maison, un sanglier avait brisé la vitre et donné naissance à un bébé. Tout cela pourquoi ?
Je ne pouvais pas m’empêcher de regarder tristement la maison dans laquelle j’avais vécu pendant 20 ans, la voir se dégrader si rapidement. Il y avait une femme qui, en rentrant chez elle, s’est effondrée en pleurant. La situation n’est plus la même qu’il y a cinq ans, le 11 mars, jour du tremblement de terre. La situation ne cesse de s’aggraver. La préfecture de Fukushima reconnaît que cette situation fait naitre des disparités entre les gens, mais elle ne bouge pas, elle appelle ça une “vague perte.”.
Même si vous avez une maison, vous ne pouvez pas y vivre, vous ne pouvez pas rentrer chez vous. Alors, c’est comme si de rien n’était. Non, c’est pire que pas de maison, c’est comme tuer quelqu’un vivant. Un enfant ne peut pas retourner chez lui avant l’âge de 15 ans.
Ceux qui ont subi la catastrophe lorsqu’ils avaient cinq ans devront revenir 10 ans plus tard.
Ils vont perdre leurs racines, c’est avec elles qu’ils avaient pourtant grandi, au milieu de leurs propres champs et montagnes. Dans quelle mesure se souviendront-ils de tout cela? C’est une “perte vague”, comme si vous l’aviez perdue quelque chose, mais ce n’est pas si vague que ça. C’est une perte grave, très difficile à contrôler dans votre esprit.

Une scène cauchemardesque.

Le 11 mars, j’étais dans la préfecture de Chiba et j’ai demandé au pasteur adjoint de l’époque ce qui se passait dans les environs. Il a répondu que les gens de la ville pleuraient. Il a déclaré que même si Okuma Town a une population de 10 000 habitants, en zone rurale, il n’y avait que très peu de voitures a circuler, les femmes qui conduisent, ont les larmes aux yeux.
Immédiatement après la catastrophe, tous les mariages ont été annulés. Cependant, il y avait une jeune fille qui n’avait pas d’autre choix que de se marier. Elle a déclaré: “Si on me le permettait, j’enlèverais ma robe de mariée et je me changerais en vêtements de deuil. Pourquoi penser à un tel un tel geste? Elle se rappelle ce jour-là, elle était au deuxième étage, elle a vu la vague arriver, qui charriait beaucoup de boue. Son corps s’était alors comme gelé. Maintenant elle reçoit des messages par SMS. Des voleurs s’étaient introduits dans les maisons de notre ville fantôme, celles-ci sont devenues une coquille vide, les voleurs faisaient tout ce qu’ils voulaient.
Notre église n’a pu servir de refuge, car inachevée.
Tous ont quitté leur ville, en pensant qu’ils pourraient y revenir, on leur avait pourtant bien promis, mais c’était un mensonge. Une dame qui fréquentait l’église a dit être retournée dans sa maison, celle-ci était vide. Tous ses appareils et son poste de radio avaient été enlevés. Elle est devenue méfiante envers tout le monde, elle ne mangeait plus, elle a perdu beaucoup de poids. Qu’est-elle devenue maintenant?
Un autre fidèle a été évacué vers la mer du Japon, il était si épuise, il s’est senti malade, il fut transporté à l’hôpital, mais il n’a pas été accepté, car pouvant transmettre des radiations. L’hôpital a dû s’excuser, par après.
L’expérience de devoir quitter sa propre maison, la maison dans laquelle vous étiez habitués à vivre, cette expérience a été dure. C’était une expérience indescriptible, comme si mon existence m’avait été arrachée et que je flottais dans l’air. Je ne savais même plus qui j’étais.”Pourquoi devrions-nous subir de telles choses, juste parce que nous vivions dans cette région?” “Sommes-nous si sales et si négligés?
Un membre de l’église vivait à deux km de l’usine. Il est venu à Tokyo pour fuir la catastrophe.
Il est allé, alors, à la mairie pour le courrier et remplir les formalités nécessaires. À la mairie, les fonctionnaires lui ont demandé ce qu’il venait faire, ici. Cette attitude l’a profondément blessé. Il n’est pourtant pas un mendiant, il est un japonais ordinaire. Tout cela est très injuste. Tout cela parce qu’il est né dans cette région.